Vendredi 14 septembre 2007
REPORTAGE
Jean-Pierre Lagrue, 68 ans. De la danse classique pratiquée à haut niveau, le peintre de Saint-Germain-des-Prés a conservé le sens du travail et
de la rigueur. Le 11 octobre, il expose dans le 9° arrondissement de Paris.
Chaque coup de pinceau est appliqué avec rigueur et minutie. Le bras est plié, la tête penchée à quelques centimètres du chevalet. Jean-Pierre Lagrue n’y
pense même plus. Patient, concentré, il vise le geste juste et mesuré. L’ex danseur de l’Opéra de Toulon a gardé en mémoire la philosophie de la danse classique: travail, concentration, «
sens de la rigueur ». « La danse, on en fait tous les jours. La peinture, c’est pareil ».
Cinquante ans plus tard, la méthode de travail du peintre-danseur est restée sensiblement la même. Installé dans un vieux siège en cuir pour travailler, vêtu
d’un tablier bleu tâché, Jean-Pierre Lagrue peint, son matériel à portée de main. Pinceaux en poils de marte et tubes de peinture à l’huile. La silhouette du peintre rappelle celle du comédien
Michel Simon. En plus grand. Jean-Pierre Lagrue, une barbe de plusieurs jours et le regard tendre, a la même manière de se mouvoir et d’avaler les mots. Pourtant, la comparaison
s’arrête là. « J’aime beaucoup Michel Simon. Mais les gens qu’on aime, on n’a pas forcément envie de leur ressembler ». Grand éclat de rire. Un rire aigu, communicatif,
qui rappelle le cri d’une mouette.
Jean-Pierre Lagrue se situe dans la lignée des peintres qui ont choisi d’exprimer la joie de vivre dans leur peinture. « Cela correspond à son
tempérament. Jean-Pierre sait rester drôle malgré les aléas de la vie », souligne une de ses plus proches amies, Madie de Castelnau. Son dernier tableau s’appelle d’ailleurs :
« Danse avec les couleurs de la vie ». Format raisin et fond jaune, les couleurs s’entremêlent comme des milliers de cerfs-volants. Au centre de la toile, une
petite danseuse en tutu blanc fait le grand écart vertical. Sans effort, avec grâce et humour. « Elle est tellement heureuse des couleurs, qu’elle danse. J’essaie de
représenter la joie de vivre », commente le peintre.
Autant de saynètes de la vie
Autour du peintre, sur fond de musique classique, règne un désordre organisé. Les 25 m2 lumineux de son atelier sont envahis de toiles : par terre, sur
les étagères, contre les portes… Difficile de poser un pied. Même sur les murs, il reste peu d’espace blanc. Entre ses tableaux accrochés et les numéros de téléphone ou de code inscrits au crayon
à papier, on distingue une photo d’une de ses vieilles amies. « Je l’ai retrouvé en faisant le ménage ». Dans un grand éclat de rire, le peintre confesse : « Le
ménage, c’était y a longtemps. De toute façon, je n’ai pas envie de travailler quand c’est bien rangé. Ça ne me donne aucune inspiration ».
A l’image de son atelier qu’il ne quitte presque jamais, la peinture de Jean-Pierre Lagrue est chargée. A de rares exceptions près, ses tableaux sont denses.
« Même si on les regarde vingt fois, on découvre toujours un petit détail qu’on n’avait pas remarqué jusque-là », explique Madie de Castelnau.
Comme dans les dessins d’Albert Dubout, début du siècle, les femmes occupent ici le premier plan. Les hommes au contraire paraissent chétifs
et gringalets. Entre dérision et satire, Lagrue – comme l’appelle nombre de ses amis – n’est, pourtant, jamais là où on l’attend. « Son trait retient le regard parce qu’il est décalé. Ça
n’a rien à voir avec le regard des classiques. J’y lis beaucoup de poésie, de tendresse et de rêve », ajoute Denise Bechouche Aittouares, qui a organisé la dernière exposition du
peintre à Paris, fin 2006. Petite femme nue, scènes de coït ou de crises conjugales, ses toiles sont autant de saynètes de la vie. Des saynètes marquées par des personnages
caricaturaux qui forment la base de son travail.
Un travail commencé il y a plus de quarante ans et exposé pour la première fois, rue de Bourgogne à Paris, alors qu’il n’avait que 18 ans. Sept ans plus
tard, à son retour de la guerre d’Algérie et entre deux contrats de danse, Jean-Pierre Lagrue s’inscrit aux Beaux Arts. Et s’accomplit dans sa seconde passion, en apprenant à
copier les oeuvres des maîtres de la peinture pour mieux s’en détacher.
Alors que Jean-Pierre Lagrue continue de parler, sa main droite prend appui sur une baguette en bois, posée à la verticale sur la toile. « C’est
pour bien placer les couleurs sans esquinter le reste. J’ai appris ça en faisant de la restauration de tableaux après les Beaux Arts ». Le souci du travail bien fait ne le quitte
jamais.
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